Revenu universel: une solution qui en est bien une. (1)

  • (1) En réaction à l’article paru dans libération le 25 mai 2020:

« Revenu universel : une solution qui n’en est pas une »

Par Denis Merklen, professeur de sociologie, université Sorbonne Nouvelle à Paris

qui affirme que : « Revenu d’existence et néolibéralisme partagent une même conviction : la production de la richesse ne serait plus le fruit du travail. Une vision qui présente un danger social majeur. »

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DES VÉRITÉS,  OUI MAIS APRÈS ?

Certes comme l’affirme J.M. harribey dans la revue ATTAC: « il  n’y a  pas de valeur économique qui ne soit produite par le travail humain »,( 2) en revanche il est de plus en plus difficile d’affecter en toute circonstance une juste valeur économique à ce travail humain. Il ne s’agit plus de compter les pièces réalisées dans la journée pour définir un salaire, ou d’ajuster un niveau de rémunération en fonction d’une qualification précise suivant une grille prédéfinie. Le salaire est de plus en plus individualisé.  A cette dispersion  il faut ajouter une  polarisation de plus en plus importante du marché du travail entre un secteur  hautement qualifié ( par exemple pour la conception  des robots) et un secteur d’emplois peu qualifiés ( pour expédier chez Amazon les produits fabriqués par les robots ). Ainsi les gains de productivité dans un secteur ( l’assemblage) peuvent se traduire non seulement par du chômage mais aussi  trop souvent par un déversement des emplois vers des secteurs moins productifs et moins qualifiés, emplois précaires et interchangeables.  Ce contraste de plus en plus fort entre un travail intellectuel, hautement qualifié, valorisant et valorisé  et la multiplication des  «jobs  à la con», souvent externalisés, se traduit par une répartition de plus en plus inégales des salaires  avec des rémunérations  élevées pour les cadres et techniciens  alors que ceux dans bas, en bout de chaine, doivent se satisfaire de rémunérations minables, souvent subventionnées par l’impôt – le SMIC en France est subventionné par l’Etat à 30 % – tout en subissant une flexibilité des horaires pour coller au plus près du flux de la production ou de la consommation. Cet écart explique en partie la stagnation, depuis quelques temps, du revenu médian dans les pays du capitalisme avancé  et contribue aussi à la stagnation de la productivité globale ( le nombre d’heures global ne diminuant pas alors que la qualité du travail se déprécie et que la production plafonne par une demande à bout de souffle ).

La pandémie de COVID-19 a révélé aussi les dégâts des politiques néolibérales sur les services publics et en particulier dans le secteur de la santé et du soin où les salaires et les conditions de travail n’ont cessé  de se dégrader depuis des décennies. Plus généralement, pendant le confinement, on a pris conscience que beaucoup de métiers socialement utiles et indispensables à la bonne marche de la société étaient très mal rémunérés.

On assiste non pas à la fin du travail mais à sa dispersion, sa déstructuration et sa dévalorisation.

Dans ce contexte, si on  y ajoute le dumping social dû à la mise en concurrence des travailleurs du monde entier avec les délocalisations et la contractualisation de travailleurs étrangers détachés, on constate  une dégradation sensible de la part des salaires dans le partage de la valeur ajoutée et une rémunération du capital, par les dividendes, de plus en plus confortable,  ce qui contribue encore à la montée des inégalités. Inégalités renforcées  par la réalisation  des plus values boursières et immobilières.

Enfin l’accélération de l’innovation qui  va beaucoup plus vite que l’évolution des sociétés et des systèmes sociaux qui les structurent, ce que Bernard Stiegler appelle la disruption,  a pour conséquence que ceux qui s’approprient cette innovation technologique, imposent des modèles qui détruisent les structures sociales existantes et rendent les pouvoirs  publics impuissants. C’est l’ ubérisation de l’économie où de grandes plateformes numériques déterritorialisées  assèchent les États en détournant leur contribution fiscale et  dynamitent le système social en  faisant appel à  des travailleurs zombis, ni indépendants ni salariés, en se libérant à la fois de l’obligation de leur assurer une protection sociale et de leur fournir leur outil de travail.

Si il est très contestable d’annoncer la fin du travail et, si nous sommes d’accord avec l’auteur de l’article  sur le fait que la valeur économique est bien produite par le travail humain, il est aussi incontestable que c’est la mauvaise distribution de celle-ci qui crée la précarité et ne permet plus d’assurer l’existence pour une part croissante de travailleurs.

L’économiste américain William Brian Arthur affirme que l’économie en est arrivée à un point où la production est largement suffisante pour satisfaire les besoins de tous, mais où les emplois générateurs de revenus suffisants pour accéder à toute cette richesse produite, se font de plus en plus rares. La question centrale n’est donc plus comment produire davantage, mais bien comment répartir mieux la richesse créée.

QUE FAIRE ?

Alors que faire pour sortir de cette douloureuse réalité où le monde des salariés, défait et éclaté, ne trouve rien de mieux , faute de perspectives émancipatrices crédibles, que de se réfugier dans les bras de démagogues ou de populistes ? Pourquoi donc disqualifier à priori le revenu d’existence de sa dimension émancipatrice?

L´extrait suivant de l’ exposé des motifs de l’ordonnance du 4 octobre 1945 sur la création de la  Sécurité sociale devrait nous inspirer:

« La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité … »

«...Envisagée sous cet angle, la sécurité sociale appelle l’aménagement d’une vaste organisation nationale d’entraide obligatoire qui ne peut atteindre sa pleine efficacité que si elle présente un caractère de très grande généralité à la fois quant aux personnes qu’elle englobe et quant aux risques qu’elle couvre. Le but final à atteindre est la réalisation d’un plan qui couvre l’ensemble de la population du pays contre l’ensemble des facteurs d’insécurité ; un tel résultat ne s’obtiendra qu’au prix de longues années d’efforts persévérants, mais ce qu’il est possible de faire aujourd’hui, c’est d’organiser le cadre dans lequel se réalisera progressivement ce plan.»

Sans attendre des lendemains qui chantent, en socialisant  une partie des revenus d’activité, et en trouvant les moyens de faire aussi contribuer le capital (capital productif, financier et immobilier) il est possible aujourd’hui  d’allouer immédiatement et de manière inconditionnel un revenu universel garanti (3).  Véritable salaire social déconnecté du travail individuel mais bien en lien avec la richesse créée par le travail collectif, il assure à l’ensemble des membres de la communauté, en toute circonstance,  quel que soit le statut social de chacun, de quoi se nourrir sainement et se loger confortablement en toute sécurité, bref de « se libérer de cette incertitude du lendemain qui crée ce sentiment d’infériorité chez beaucoup de travailleurs« .

Daniel Bensaïd, philosophe et militant  marxiste dans «Éloge de la politique profane» écrit:

«Alors que l’intermittence du travail et l’exigence de formation continue tendent à se généraliser, le salaire demeure la rémunération du temps abstrait de travail mesurable. La division sociale complexe du travail devrait permettre une socialisation accrue du revenu et une extension des solidarités. Ce serait le sens d’un revenu universel garanti déconnecté du travail, non dans sa version libérale d’une aumône de survie mais dans une logique du droit à l’existence et de l’extension des domaines de gratuité. »  (Page 49)

Avec ce revenu universel garanti on assure à chacun le droit à une existence digne. Suffisant, il doit permettre aux salarié(e)s  de refuser des conditions de travail considérées comme inacceptables et ainsi permettre à chacun de redresser la tête et de lutter pour arracher de nouvelles conquêtes dans le partage du travail  avec une réduction sensible du temps de travail et une plus grande valorisation de l’activité humaine.

On se joint à l’auteur  pour  dénoncer  le projet libéral  qui vise à détacher l’individu de  ses liens culturels et sociaux et, nous promet-on, à le libérer, aussi de toute tutelle. Solitaire, à la fois égoïste et grégaire dans ses comportements,  sous l’emprise de ses propres pulsions, de ses craintes et de ses croyances, avec pour tout bagage sa petite valise du revenu de base, cet être nomade, cet « électron libre » ne manquerait pas de continuer à être  exploité par le « grand marché » tant comme travailleur que comme consommateur.

Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain et savoir faire la distinction entre:

  • un revenu de base , véritable cheval de troie pour en finir une fois pour toute avec la Sécurité sociale comme le propose E. Verhaeghe dans cet article : Remplacer la Sécurité sociale par un revenu universel,
  • et un revenu de base universel d’existence, fruit de la solidarité de tous, qui étend les prérogatives de celle-ci et qui peut être au contraire un facteur d’émancipation individuelle en redonnant sa place dans la société à celui qui aujourd’hui en est exclu ou n’a pas les moyens d’exercer pleinement sa citoyenneté, faute de temps ou d’argent.

Par l’autonomie retrouvée chacun pourra révéler ses compétences, s’épanouir, se produire dans une activité, s’individuer, sans devoir se soucier du lendemain. Par le temps libéré, chacun pourra se consacrer  à faire  vivre  l’ensemble des institutions politiques, sociales et culturelles, de contribuer au bien commun, seule richesse  de toute société. (4)

L’urgence de la situation, avec une  précarité grandissante, une marginalisation d’une part de plus en plus importante de la population, l’inégalité dans la répartition du travail et dans sa rémunération,  nous impose de ne pas s’interdire au nom d’une orthodoxie discutable de mettre en place des mesures de redistribution immédiatement réalisables, qui donne à l’individu les moyens de son émancipation sans attendre un hypothétique grand soir.

l’ensemble des forces sociales  ne peuvent plus être spectatrices de leur propre anéantissement. Au sortir de cet crise sanitaire qui a révélé aux yeux de tous les dégâts de quarante années de politiques économiques libérales, il faut à nouveau être force de propositions pour se réapproprier ce qui doit nous être le plus cher: l’exercice d’un droit à une vie digne en toute circonstance; pour pouvoir être soi et  exercer pleinement son «  métier d’homme » ( Albert Camus).

La proposition N° 15 d’ ATTAC dans : « Plus jamais ça ! 34 mesures pour un plan de sortie de crise »   ( 5) peut être la transition vers ce revenu universel et inconditionnel.

« Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde » écrivait Václav Havel quelques semaines après la chute du Mur de Berlin.

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NOTES:

(2) J.M. Harribey- Revue ATTAC N°11 Editorial : « Travail et revenu sont dans un bateau… »

(3)Lire:    « Après le COVID-19, l’urgence d’un revenu d’existence , clé de voute de la protection sociale. »

(4) Lire « L’individu qui vient … après le libéralisme «  Dany Robert Dufour – Denoël 2011  »

Page 33 :  « Il en ressort que, contrairement à ce qu’on dit généralement, l’individu n’a encore jamais véritablement existé dans nos sociétés occidentales. (…)  nos sociétés libérales souffrent d’égoïsme. (…) Elles souffrent  en fait d’un manque d’individualisme . Elles manquent de cet individu qui pense et agit par lui-même, elles manquent de cet individu dont il faut comprendre qu’il ne peut réaliser son idéal  qu’en s’appuyant sur d’autres individus qui pensent et agissent également par eux-mêmes. »

(5) Mesure 15 :  » Pour un droit garanti au revenu et à la protection sociale pour toutes et tous. L’ensemble des minimas sociaux et des aides sociales doit être massivement revalorisé pour lutter contre la pauvreté. Le RSA doit être ouvert aux moins de 25 ans. De façon générale, les jeunes travailleur·euses, qu’ils et elles soient ou non en formation, doivent bénéficier des mêmes droits que le reste de la population. Il faut aller vers une protection sociale universelle qui intègre une amélioration des droits et des prises en charge pour toutes et tous, grâce au financement par les cotisations sociales. Les droits à la protection sociale doivent être individuels. »

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Un commentaire pour Revenu universel: une solution qui en est bien une. (1)

  1. lucadeparis dit :

    « Il est de plus en plus difficile d’affecter en toute circonstance une juste valeur économique à ce travail humain. » : c’est pourtant de plus en plus facile grâce à des statistiques : il faut évaluer ses coûts pour le travailleur et le rémunérer en conséquence (temps, pénibilité, risques sanitaires, sociaux, familiaux, espérance de vie, responsabilité).
    « La création de la  Sécurité sociale devrait nous inspirer », « La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. »
    Elle permet en particulier d’accéder à des soins sanitaires gratuits, ce que ne permettrait pas un revenu universel, car les prix des soins sont très divers selon notre santé.
    La sécurité est assurée par un accès inconditionnel aux ressources permettant une vie sécurisée (soins, nourriture saine, abri, etc.), qui seraient plus sûrement accessibles par une extension des biens et services accessibles par la Carte Vitale de Sécurité Sociale.
    « un revenu universel garanti […]  assure {…] de quoi se nourrir sainement » : non, car il peut autant assurer de se nourrir malsainement : c’est la fourniture inconditionnelle garantie de nourriture saine qui assure de « se nourrir sainement ».
    Daniel Bensaïd argumente étrangement pour « l’extension des domaines de gratuité » tout en défendant « un revenu universel garanti », mais les ressources publiques ne sont pas infinies et il y a des priorités : doit-on assurer d’abord directement la sécurité (alimentaire, sanitaire), ou fournir d’abord un revenu universel garanti, qui peut être aussi utilisé à de la malbouffe, des addictions, pour ensuite soigner en plus gratuitement les effets des poisons financés publiquement ?
    Doit-on d’abord développer plus les hôpitaux (la tendance de l’Allemagne), ou utiliser les finances publiques en allocations (la tendance de la France, comme on a vu la différence lors de la pandémie de covid 19) ?
    Ainsi il est faux qu’« avec ce revenu universel garanti on assure à chacun le droit à une existence digne ».
    S’il s’agit de pour celui qui « n’a pas les moyens d’exercer pleinement sa citoyenneté, faute de temps ou d’argent », il suffit de lui fournir le temps et la monnaie pour cela : le passage de 39h à 35h de travail hebdomadaire aurait pu être consacré à 4h d’activité citoyenne rémunérée, alors que le revenu universel garanti les laisse libre de passer le temps devant les programmes télévisés ou les jeux vidéos : donc le projet est bien essentiellement libéral individualiste, accordant des droits inconditionnels aux individus sans devoirs envers la collectivité : ainsi, dans cet article, la seule fois où le devoir est invoqué, c’est de façon négative pour affirmer que chacun n’aura plus à « devoir se soucier du lendemain »…
    Il y a l’impression d’un emplâtre sur une jambe de bois lorsque sont évoqués « une  précarité grandissante, une marginalisation d’une part de plus en plus importante de la population, l’inégalité dans la répartition du travail et dans sa rémunération », et de ne pas s’attaquer directement à leurs causes, mais juste à ces symptômes par quelque antidouleur.
    « Une vie digne en toute circonstance » ne consiste pas en un revenu, mais en un accès inconditionnel à ce qui permet une vie digne : accéder selon ses besoins et inconditionnellement aux possibilités de soins, de nutrition saine, à un abri décent, à l’éducation, à l’instruction, à la défense juridique, à une rémunération méritée selon les coûts qu’a pour le travailleur son travail…
    http://lucadeparis.free.fr/politique/revenu.htm

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