Le revenu de base vu par Zygmunt Bauman dans « Retrotopia » ( 1)

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( 1) Retrotopia – Zygmunt Bauman – Editions Premier Parallèle 2019. Traduit de l’anglais par Frédéric Joly – Recension par mon ami Alain Véronèse du MFRB

Zygmunt Bauman (1925, 2017) sociologue, de double nationalité britannique et polonaise , de tendance marxiste est surtout connu en France pour son ouvrage La vie liquide, livre dont les analyses lucides et inquiètes ont retenus l’attention d’un large public. Peu avant de mourir, il participa au collectif L’âge de la régression que l’on peut lire en Folio (2018).

 

Également en deuxième partie de cet article : « Retrotopia, qu’est-ce à dire ? », les craintes de Bauman examinant les dérégulations capitalistes.

Dans Retrotopia il examine longuement la question du revenu de base, avec une logique d’argumentation efficace. La présentation ci-dessous reste focalisée sur cette argumentation favorable au revenu de base, combinant raison et séduction, le texte de 25 pages environ, pourrait (devrait ?) emplir la besace argumentative, politique de tous ceux qui sont convaincus de l’utilité du revenu de base, les convaincus gagneront en devenant plus convaincants… Tout en restant ouverts aux critiques constructives, bien sûr.

Bauman commence son examen de l’utilité tant économique que fortement politique du revenu de base en s’appuyant sur un livre de Daniel Raventos Basic income. The material conditions of freedom (traduit de l’espagnol vers l’anglais par Julie Wark), Pluto press, 2007.)

« Daniel Raventos […] considère qu’un « revenu de base » est la pierre angulaire de toute société égalitaire à venir. Le livre de Raventos témoigne d’une intention de renouer avec les idéaux qui, tout au long des décennies allaient être systématiquement abandonnés et quasi oubliés » [Bauman se réfère aux valeurs de l’État Providence et aux conceptions d’un libéralisme aujourd’hui disparu].

Les idéaux aujourd’hui « oubliés » ou niés, sont ceux du rapport Beveridge (…) William Beveridge, n’était ni socialiste ni conservateur, plutôt libéral au sens de défenseur d’une liberté individuelle inaliénable.

Et, suivant les préceptes de l’idéologie libérale, la liberté individuelle est non seulement une valeur suprême et une exigence radicale, mais aussi l’objectif prioritaire (et même un méta-objectif) de toute pratique politique, une telle valeur ne pouvait être correctement portée qu’à condition que soient remplies les conditions matérielles de la liberté. » D’où l’accès impératif à un revenu permettant une vie décente. Cet objectif : liberté réelle avec les conditions économiques qui la rende effectivement possible était contenue et actée dans la volonté politique de Beveridge et ses alliés libéraux de l’époque. Le libéralisme d’aujourd’hui est bien moins généreux.

De façon paradoxale,c’est chez les libéraux d’hier que l’on trouve des arguments pour le revenu de base d’aujourd’hui. Précision : il s’agissait pour Beveridge d’assurer un revenu décent à toute la population, ce n’est pas exactement le revenu de base du MFRB, ce serait plutôt une étape intermédiaire…

Phillip Van Parijs, l’un des théoriciens majeurs du revenu de base est également cité par Bauman :

What Wrong with a free lunch, publié en 2001. Ce livre et les suivants (1) sont des argumentaires en faveur d’une liberté réelle, qui pour s’actualiser exige l’accès à une aisance économique réelle.

La disparition du travail…

Dans L’âge de la régression, livre qui contient une contribution de Bauman, Paul Mason, longuement cité dans Retrotopia, rappelle que l’idée d’un revenu de base est un moyen d’atténuer les inégalités, mais plus encore le revenu de base est une solution à un problème bien plus vaste: la disparition du travail lui même. L’utopie fondée sur le travail est en voie de disparition (André Gorz.)

Paul Mason de continuer :

« Nous savons désormais qu’au fil des deux décennies à venir, 47 % des emplois aux Etats-Unis seront menacés de disparition par l’automatisation (Oxford, Martin School, 2013) et que 140 millions de travailleurs relevant de l’économie de la connaissance courent le même risque  (Mc Kinsey, Global Institute). Ce qui distingue l’automatisation des précédents vagues de destruction d’emplois : alors que celles-ci n’avaient pas en leur temps empêché la création de nouveaux emplois de qualité,ni l’apparition d’une culture consumériste soutenue par de plus hauts revenus, l’automatisation elle réduit le besoin de postes de travail sans nécessairement en créer d’autres.  »

Bauman en accord avec Mason (et d’autres) «  exige la suppression de toute enquête sur les revenus et que soit mis un terme au lien de conditionnalité entre le droit a des aides sociales et l’existence de rémunération régulière, c‘est rompre radicalement avec la mentalité qui donna naissance aux maisons pour pauvres et autres maisons de travail pour pauvres que les schémas anciens/nouveaux – qui se pressent d’imposer enquêtes de revenus et obligation de travailler – ont vite fait de remette à l’ordre du jour.  » Donc, l’accès à un revenu devrait être inconditionnel et individuel.

La ruse de la raison libérale (capitaliste) c’est d’obliger – sous peine de sanctions, notamment financières à chercher ce que les entrepreneurs bien avisés n’ont cesse de faire disparaître chaque jour: les emplois… la dernière réforme de l’Unédic est sur ce point exemplaire.

La question fondamentale que fait surgir la production cybernétique a été abordée plusieurs fois sur ce blog (2). La disparition du travail, sa raréfaction plus exactement, est un fait difficilement contestable, après avoir été constatée et admise, le revenu de base, serait oui, condition d’une plus grande liberté accessible .

Mais, curieusement, chez Bauman, comme chez Mason,… il n’est pas associé à une nécessaire, importante réduction du temps de travail. Nous voyons mal comme fonctionnerait une société où, mettons 40 % de la « population active-inactive » (au sens économique du terme) vivrait chichement d’un revenu de base, alors que les sur-actifs seraient menacés d’un « burn-out » quotidien…

Importantes questions théoriques.

Claus Offe [l’un des contributeurs de L’âge de la régression, op.cité] ne fait rien de moins qu’inviter la théorie de Van Parijs à proposer – comme tout théorie digne de ce nom devrait le faire – «une théorie » d’elle même.

Bauman de continuer : « Le théoricien se doit de répondre, entre autres, à la question suivante : pourquoi donc tant de gens s’opposent à ma théorie ? C’est la une question sérieuse – peut-être la plus sérieuse de toutes – qui exige de se voir apporter une réponse. La première réponse généralement donnée à cette question est la suivante : ce serait la peur causée par une anticipation de la liberté à venir qui viendrait entraver la mise en œuvre d’un tel projet. »

Peur de la liberté ? Il est vrai que dans un monde où seraient élargis les espaces de libertés, le mode d’emploi (de la vie sans emploi…ou presque), ne serait plus hétéro déterminé (dans le langage d’André Gorz), mais le nouvel usage du temps serait de la responsabilité de toutes et de chacun. Cette liberté sans bornes à priori, peut, il est vrai être source que quelques angoisses.

En d’autres termes par Bauman, citant Offe de nouveau : « qui pourrait légitimement craindre une telle liberté ? Pour quelles raisons ? Et que pourrait-il craindre exactement? Offe place les employeurs en première position de la liste de ceux qui pourraient craindre la mise en œuvre d’un tel projet, et ce pour deux raisons : tout d’abord, ils craindraient que « leur contrôle sur les travailleurs en soit affaibli, ceux-ci disposant dès lors de la possibilité de démissionner sans courir trop de risques à la clef, enfin, ils craindraient qu’un tel projet entraîne un taux d’imposition élevé et un tassement de l’échelle du revenu net. » Ces peurs, et d’autres apparues dans divers milieux doivent être prises au sérieux.

Sur le versant positif – pour les salariés : « l’élimination des postes particulièrement détestables ».

Qui regrettera la disparition de boulots carrément dégueux ?! Pour cette raison supplémentaire : le revenu universel (de base) doit être en son principe même continué à être défendu car « la vitalité de ce projet de revenu universel peut-être représenté comme l’un des ingrédients essentiels d’une « utopie réaliste ». (3).

Alain Véronèse.

Juillet 2019.

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Notes:

1 – De Phillippe Van Parijs et Yannick Vanderborght, une parution récente (2019), véritable encyclopédie sur le revenu de base : Le revenu de base. Une proposition radicale. Ed. La découverte.

2 – Lire par exemple : La production cybernétique.

3 – Utopies réalistes, éditions du Seuil , 2017 le livre de Rutger Bregman est plusieurs fois positivement cité. Lire une présentation de ce livre sur ce blog par Guy Valette. Sous-titre de l’édition anglaise ; « Un plaidoyer en faveur d’un revenu de base universel, de l’ouverture des frontières et de la semaine de travail de quinze heures ».

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Retrotopia, qu’est-ce à dire ?

Le titre exprime une crainte, celle d’une régression vers une invivable société où l’homme serait redevenu un loup pour l’homme. Le chapitre « Retour à Hobbes ?«  (p. 27, 75), nous décrit un retour à l’insécurité, retour au réconfort de la tribu, aux inégalités accentuées. Le rétro de « retrotopia », c’est pour Bauman une régression sociétale et politique.

L’effondrement de l’Etat-Providence marque l’avènement ( ou le retour?) de l’homo œconomicus, calculateur rationnel, égoïste nécessairement. Le narcissisme féroce du capitalisme déchaîné (seul compte le profit, l’argent n’a pas d’odeur…), instaure une impitoyable compétition de tous contre tous.

Le Léviathan de Hobbes, c’est l’instance, l’État qui peut avec le monopole de la violence légale et légitime, instaurer une relative pacification sociale, une sécurité permettent une vie délivrée de la crainte des voisins.

Ce qu’observe Bauman c’est une régression vers des sociétés a-sociale, «pré-hobbesiennes», avec un Léviathan de puissance fort amoindrie.

« Nous le sentons (même si nous ne pouvons mettre un terme à ce sentiment), notre monde – monde de l’affaissement des liens sociaux, monde de la dérégulation et de l’atomisation des structures jadis conçues sur le mode politique […] est de nouveau un théâtre de guerre : une guerre de tous contre tous […]. »

Nous sommes en effet revenu au monde d’avant le Léviathan de Hobbes.

Le cynisme froid, le « tatchérisme » assumé de Monsieur Emmanuel Macron, est bien un signe d’époque.

Le topos rétrograde du capitalisme déchaîné (stricto-sensu), c’est la menace dont Rétrotopia nous avertit.

L’instauration d’un revenu de base universel (l’utopie réaliste de Bauman et de Bregman) pourrait indiquer un autre itinéraire. Nécessaire.

A.V.

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