Revenu universel, semaine de 28h et libération du travail du carcan de l’ emploi.

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Article remanié le 24 avril 2019

Après cinq mois de luttes sociales et de débats où la question centrale posée par les gilets jaunes sur les ronds points est: le travail ne paie plus suffisamment pour faire face aux dépenses contraintes qu’on nous impose, Emmanuelle Macron dans une ultime provocation ne trouve rien de mieux que de proposer à ceux qui ont un emploi de travailler davantage, soit par la suppression d’un jour férié ou par l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Il s’agit encore en fin de compte de diminuer la rémunération du travail au profit de celle du capital. Face à cette nouvelle attaque il faut opposer une alternative qui permette à la fois de mieux partager les emplois, de libérer en partie l’homme d’un travail contraint, inutile ou dangereux, et d’assurer des revenus suffisants grâce à la socialisation d’une part des revenus d’activité et du capital privé comme du capital  productif. Socialisation qui prendrait la forme d’un revenu universel garanti déconnecté du travail qui assure en toutes circonstances le minimum vital et immunise contre la pauvreté.

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Avec l’automatisation, la robotique et la numérisation de l’économie, le salariat a vu sa productivité décupler au fil du temps. Mais le progrès technique, la croissance, n’a pas libéré l’homme du travail contraint. Au contraire, au nom d’une recherche sans fin du profit, le travail s’est intensifié pour certains, s’est précarisé et  a disparu pour beaucoup d’autres. Aujourd’hui le progrès scientifique et technique ne s’accompagne plus de progrès sociaux. Bernard Stiegler décrit la disruption comme un phénomène où les entités qui s’approprient l’innovation technologique (les G.A.F.A.M.) imposent des modèles qui détruisent les structures sociales existantes. C’est l’ubérisation de l’économie.

Le progrès technologique modifie la structure du marché de l’emploi. Si les  emplois très qualifiés ( ingénieurs, managers ) sont en augmentation on assiste aussi   au développement des emplois non qualifiés ( livreurs, emplois de services )au détriment des emplois intermédiaires ( ouvriers qualifiés, employés de bureau )  créant une société duale et fragile où les petits boulots et les temps partiels contraints forment une armée de travailleurs pauvres qui s’ajoute  au chômage de masse.( lire l’article des Echos ).

Cet « effet sablier »  conduit à la disparition de la classe moyenne: «  Cet affaiblissement de la classe moyenne est évidemment un facteur d’inquiétude, comme le montrent la révolte des « gilets jaunes » et la montée des populistes lors de la dernière élection présidentielle. D’autant que « la polarisation de l’emploi contribue fortement aux inégalités de revenus », plus que l’évolution des salaires pour des postes similaires, » estime Farid Toubal un des deux auteurs d’ un ouvrage publié par le Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP)

L’exemple allemand illustre cette évolution : « Si l’économie allemande est au vert, qu’elle a presque retrouvé le plein emploi, beaucoup ne s’en sont pas aperçus. La presse enchaîne les titres : 16 millions de pauvres, la honte ! Plus de quatre millions d’Allemands sont surendettés. Ces retraités qui ne peuvent plus se nourrir car non seulement le nombre de pauvres a augmenté depuis quatre ans, mais les inégalités se sont creusées. Le nombre de millionnaires a bondi de 30% et les plus riches se sont enrichis, quand un Allemand sur cinq ne possède rien du tout. » ( lien )

Au FMI aussi on réalise que les inégalités peuvent fragiliser l’économie, par une demande à bout de souffle d’une part et par une captation d’une partie de la richesse dans des investissements spéculatifs et improductifs d’autre part.

Les politiques gouvernementales ( C.I.C.E – réduction Fillon ) qui viennent au secours des entreprises, en prenant en charge une partie des cotisations pour « abaisser le coût de travail » des emplois peu qualifiés et de plus en plus nombreux, sont incapables de relancer la création d’emploi dans un marché anémié par l’augmentation de la précarité et de la pauvreté. Aujourd’hui le S.M.I.C. est sur perfusion. Sur l’ensemble de la rémunération du salaire minimum  la participation de l’État est de 34 %, par l’allègement de charges (C.I.C.E., réduction Fillon, réduction de la cotisation sur les allocations familiales ), par la prime d’activité . Il ne reste bientôt plus qu’au patronat de demander la nationalisation totale de la main d’œuvre qui serait mise gratuitement à disposition des entreprises pour parachever le vieux rêve libéral de la privatisation des profits et la nationalisation des charges.

Enfin l’épuisement des ressources, la détérioration de notre environnement nous imposent de brider la croissance du P.I.B. qui, par le passé, a été créatrice  d’ emplois par l’augmentation  de la production de biens.

Il est donc urgent de changer de paradigme en réduisant le temps consacré à un emploi contraint nécessaire pour vivre mais peu valorisant et en libérant le travail du carcan  d’un emploi facilement automatisable. Avec un revenu socialisé d’une part, la technologie d’autre part, nous avons les moyens de nous libérer collectivement  et partiellement d’un emploi de survie. Laisser le marché continuer à imposer sa loi au nom de la compétitivité internationale et de la maximisation des profits est suicidaire. Bernard Stiegler ( Lien ) nous alerte : « Il est acquis maintenant que l’emploi va diminuer, dans des proportions encore inconnues. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) évalue à 9 % le nombre d’emplois qui, d’ici 10 à 20 ans, devraient disparaître dans 21 pays, mais il existe des projections encore plus pessimistes. Nous sommes déjà dans un chômage endémique totalement ruineux pour les finances publiques. Tout ce qui constitue la solidarité sociale est menacé par ce déficit structurel. L’économie est déjà insolvable et subsiste en partie sur la spéculation. Si on subit une augmentation de chômage de cette ampleur, c’est l’effondrement. Il faut donc envisager dès aujourd’hui une transformation de l’économie qui consiste à revaloriser le travail en dehors de l’emploi.« 

LA SEMAINE DE 4 JOURS AVEC LE REVENU UNIVERSEL : 50 % DE JOURNEES LIBÉRÉES SUPPLÉMENTAIRES – 25 % D’EMPLOIS CRÉÉS.

« Nous pourrions réduire le chômage en partageant mieux le travail, et profiterions ainsi des gains de productivité offerts par les nouvelles technologies pour accorder plus de temps à nos loisirs ou à nos projets personnels. Et si nous ne le faisons pas, c’est simplement que nous n’avons pas encore admis cette possibilité… »  Michel Rocard

Les travaux de Pierre Larrouturou l’ont montré, la semaine de 4 jours n’est pas une hérésie économique, au contraire elle est la seule solution pour partager les emplois  qui existent encore. Mais la réforme des 35 heures, conduite de façon autoritaire par le gouvernement Jospin en 2000,  a fermé la porte à toute évolution dans ce domaine. Pire, dans les pays occidentaux,  face à la disparition du travail au profit d’une consommation supplémentaire  d’ énergie fossile, avec  une croissance qui ne reviendra plus, on tourne le dos à cette réalité, en incitant  ceux qui ont un emploi à travailler plus et plus longtemps (par l’allongement de la semaine de travail, la durée hebdomadaire en France d’un plein temps est de 38 heures!- et par l’allongement des carrières professionnelles ). Les conséquences sont l’augmentation du chômage, l’accroissement sans fin des dépenses sociales pour réparer les dégâts du chômage et de la précarité et l’alourdissement des déficits budgétaires.

Le partage des emplois avec l’allocation d’un revenu découplé de l’emploi  peut résoudre la quadrature du cercle qui est celle de libérer du temps sans baisse de salaire pour le travailleur, ni augmentation du coût du travail.

Avec une allocation d’un revenu de base de 800 € par personne, (lien ) le passage de 35 h à 28 h par semaine et un salaire brut égal à 80% du salaire initial, le salaire, net d’impôts et cotisations,  pour 4 jours hebdomadaires de travail, serait de  1593 €, supérieur de plus de 9,5  % au salaire net actuel. Le salaire augmente pour une journée supplémentaire libérée chaque semaine; elle permet d’envisager:

  • jusqu’à  25% d’emplois supplémentaires, sans augmentation  de la masse salarial,
  • 50 % de  temps libre supplémentaire.

28h

Enfin l’augmentation de la productivité qui découlera nécessairement de cette nouvelle organisation du travail ouvre la voie vers une augmentation du salaire horaire.

  • Le financement de ce salaire socialisé de 800 € repose sur:
  • la redistribution d’une part des revenus d’activités  qui se substitue à l’impôt sur le revenu ( I.R.) et à la C.S.G. ( 9,7 % ),
    • 0 À 25 % jusqu’au salaire médian ( SB: 2000 € ) avec un taux = S.B./2000 x 25 %,
    • de 25 %  des revenus d’activité jusqu’à  10 000 €,
    • de 50 % de taux marginal au delà .  Taux= 25 % x 10 000 € + 50 % ( S.B.-20 000€)
  • par une taxe sur les actifs nets  ( TAN :valeur patrimoine – dette ) de:
    • de 0 à 2 % par an de la valeur nette du patrimoine pour les revenus compris entre 0 et 2000 €, taux = 2% R/2000
    •  2% ensuite
  • par le remplacement de la cotisation  pour les allocations familiales sur les salaires (5,25 % du S.B. ) par une cotisation sur l’Excédent Brut d’exploitation qui rémunère le capital sous toutes ses formes.( 15 % E.B.E.) .

Ce déplacement de cotisation de l’assiette des salaires vers l’assiette de l’E.B.E. vise à soulager les entreprises employant beaucoup de main d’œuvre et ainsi  de faire contribuer à la solidarité la rémunération du capital,  ce « travail mort » que sont les machines qui remplacent l’homme. C’est  comprendre, comme le suggérait déjà Charles Léonard de Sismondi ( 1737-1809 ) ( 1) que la machine qui remplace l’homme et crée de la richesse à sa place doit contribuer à la solidarité de tous.

Ce mouvement de déplacement des cotisations qui vise à  mieux équilibrer la solidarité entre  le capital et le travail vivant   pourrait logiquement  aussi concerner la cotisation chômage et formation.

Ce revenu socialisé, tout en immunisant l’ensemble du corps social de la pauvreté,  ouvre la voie à « la civilisation du temps libéré » chère à A. Gorz et ainsi émancipe l’être humain de sa condition de prolétaire condamné à perdre sa vie à vendre sa seule richesse qu’est sa force de travail. Aujourd’hui les salariés aspirent à changer de mode de vie: « Rythme de vie trop rapide, surcharge de travail, manque de temps pour soi ou pour leurs proches, trajets trop longs… Les actifs de 6 pays occidentaux dont la France ont certaines aspirations quant au futur de leur vie professionnelle. Mais les 12074 salariés interrogés pour une étude internationale aspirent surtout à ralentir le rythme (78%) et travailler moins (51%) ! » ( lien )

Comme le préconise Pierre Larrouturou, les possibilités de gestion de ce temps libéré sont multiples suivant les corps de métiers, au gré de l’entreprise et du salarié . Par exemple:

  • 4 jours de travail (28 heures) sur 5 (pour la plupart des salariés).
  • 4 jours sur 5 ½ ou 4 jours sur 6 dans la distribution.
  • 4 jours sur 7 (hôpitaux, transports).
  • 1 semaine libre sur 5.
  • 1 semaine longue, 1 semaine courte (pour les chauffeurs routiers par exemple).
  • 1 week-end de 4 jours toutes les deux semaines.
  • 1 mois libre sur 5 (chercheurs, programmeurs en informatique…).
  • 1 année sabbatique tous les 5 ans (chercheurs…). Etc….

Si cette réduction du temps de travail concertée est une voie prometteuse pour mieux distribuer les emplois , avec le revenu universel on ouvre aussi  la porte vers le travail hors de l’emploi.

LIBÉRER LE TRAVAIL DU CARCAN DE L’EMPLOI.

Non seulement le  travail ne paie plus mais l’emploi salarié n’est plus émancipateur. Il est trop souvent la cause de souffrance. 90 % des salariés s’interrogent  sur leur  emploi actuel  ( lien ). Un salarié sur 4 est en état d’hyper stress, 69% des 29 millions de salariés consomment des psychotropes, se dopent ou ont des addictions pour affronter leurs conditions de travail et le stress ( lien ). la crise de sens du travail touche de plus en plus tôt les salariés, qu’ils soient cadres ou non.

Il est temps de libérer le travail du carcan de l’emploi. Déjà en 1884, William Morris, fondateur de la Socialist League avec entre autres Eleanor Marx , fille de Karl, dans un texte intitulé  » travail utile et vaine besogne  » dénonçait le travail dénué de sens et inutile:  » Un travail digne de ce nom suppose l’espoir du plaisir dans le repos, dans l’usage que nous ferons de son produit et dans la mise en oeuvre quotidienne de nos talents créatifs. Tout autre travail que celui-là ne vaut rien – c’est un travail d’esclave – c’est besogner pour vivre et vivre pour besogner.  » ( 2 )

Un siècle et demi plus tard rien n’a changé, bien au contraire. Selon une étude réalisée par des chercheurs d’Oxford en 2013, 47 % des emplois américains seraient automatisables d’ici 20 ans.  « Les gens qui les occupent travaillent, rentrent potentiellement épuisés chez eux le soir, mais ne produisent pas de changement (la situation n’est pas modifiée suite à leur action). Par exemple, une personne qui passe des produits devant un lecteur de code-barres ne change pas la situation : elle la sert, elle la consolide. Dans le langage désuet du XIXe siècle, cela s’appelle la prolétarisation. » (lien) .

Le revenu universel avec l’aide de la technologie permet d’accompagner ces profondes mutations. Il donne à chacun la possibilité de quitter un emploi devenu inutile ou absurde, voire dangereux pour son intégrité physique ou psychique, pour redécouvrir un métier, pour s’approprier un travail, des compétences, des responsabilités qui crée de la véritable valeur pour soi, pour les siens, pour la communauté. Ainsi ce revenu d’existence ne permet pas seulement de réduire le temps de travail dans l’emploi, il autorise aussi d’oser abandonner sa condition de salarié, pour s’approprier des savoirs, pour apprendre un nouveau métier, pour une activité choisie, pour un projet de vie.

Ainsi le revenu de base  serait  le prix à payer par toute  la communauté pour l’émancipation et l’épanouissement de chacun de ses membres. Comme le souligne Nancy Fraser dans  » Qu’est-ce que la justice sociale ?  » : Ce système de redistribution universel réellement transformateur  « peut modifier progressivement l’équilibre du pouvoir entre le capital et le travail en minant la marchandisation de la force de travail. »

» Une fois libérés de l’angoisse quotidienne de la faim, quand ils auront découvert ce qu’ils veulent vraiment et que rien sinon leurs propres besoins n’exercera plus sur eux de contrainte,les gens refuseront de fabriquer les niaiseries qu’on qualifie d’article de luxe ou le poison et les ordures qu’on nomme articles bon marché. » William Morris – 1884- « travail utile et vaine besogne » ( 2)

 

 

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(1)  Le machinisme: D’après la thèse de Sismondi, l’introduction de nouvelles machines ne profite qu’au patronat. En effet, les profits grossissent alors que les salaires restent les mêmes. Il considère que cette augmentation des capacités de production va mener à des faillites : la consommation ne peut pas suivre le surplus de production puisque les ouvriers ne sont pas payés à leur juste valeur. La concurrence incite les entreprises à investir sans cesse, ce qui cause des faillites en chaîne. ( source Wikipedia)

(2) Texte présenté par Anselm Jappe dans  » La civilisation et le travail  » – Le passager clandestin- 2013

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