Comment sortir du « tout-libéral » ?

Keith Haring – Musée d’Art Moderne-Mai 2013

Article publié dans « Le Cercle-Les Echos »

Après quatre mois à réagir sur l’actualité particulièrement riche qui illustre chaque jour les dérives du système économique  ultra-libéral qui gouverne tous les actes de notre vie, je ressens la nécessité de faire une pause pour esquisser,après avoir  brosser un premier état des lieux, ce que pourrait être notre devenir.

Si l’esprit de conquête, l’esprit pionnier, les succès de la recherche technique et scientifique, l’explosion des échanges à l’échelle internationale avec le développement des transports et des moyens de communication peuvent expliquer la réussite de la doctrine libérale , qui, en laissant libre l’individu, encourage la réussite de « ceux qui osent », réussite qui ne peut  tarder à créer de la richesse qui est censée profiter à tous. Ce succès du libéralisme a été démultiplié à cause du bilan désastreux des divers modèles alternatifs bureaucratiques, dictatoriaux ou fondamentalistes qui ont sévit dans le monde au cours du XXeme siècle, et qui existent encore dans certains pays.

Face à ces modèles autoritaires, le modèle de société libérale a trouvé  sa justification comme la doctrine du « moindre mal » ( 1), car il n’y aurait plus d’autre alternative. ( le fameux T.INA. :  » There is no alternative  » de M. Tatcher aux mineurs en grève contre la fermeture des mines- repris par Jean Ziegler dans son livre  » les nouveaux maîtres du monde »)

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(1) J.C. Michéa : « L’empire du moindre mal  » Flammarion, Paris, 2007

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Ainsi, depuis le 16 Novembre 1989, avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’empire soviétique, nous assistons à l’échelle planétaire au triomphe du tout-libéral et du grand marché dans l’ensemble des domaines de la vie sur terre. Seul l’air souillé par la pollution est encore disponible gratuitement, en attendant de devoir acheter des masques pour respirer un air filtré.

UN NÉCESSAIRE ÉTAT DES LIEUX

La mondialisation des échanges et la concentration de la production de biens et de services dans des structures multinationales qui, par une  massification de la production et grâce à l’industrie des médias et de la publicité,  incite à la sur-consommation de produits standardisés très rapidement rendus obsolètes. Libérées de la tutelle de toute structure publique, ces méga-entreprises s’affranchissent de leurs obligations envers les États et, de part leur emprise sur le marché mondial, sont de formidables « machines à cash » qui concentrent de plus en plus,  entre quelques mains, la richesse créée.

L’augmentation phénoménale de la productivité dans les pays capitalistes avancés et la mise en concurrence de la main d’œuvre à l’échelle du monde avec les délocalisations d’une grande partie de la production dans les ateliers sordides du continent asiatique conduit au développement, dans les pays consommateurs, d’un chômage de masse et à une précarisation des emplois, que les États, appauvris par la baisse des recettes fiscales et des cotisations sociales, n’arrivent plus à protéger.

Parallèlement à l’enrichissement sans limite de quelques uns ( les 1 %) on assiste à  la stagnation des revenus de 80 % de la population des pays consommateurs mais qui,  pour quelques temps encore, grâce à l’emprunt, continue à surconsommer des biens qui requièrent pour leur fabrication et leur distribution de plus en plus de ressources et  génèrent beaucoup trop de polluants.

La mise en concurrence des travailleurs du monde, L’ individualisation de l’ensemble du parcours de l’être humain, de la réussite à l’école à la réussite professionnelle,  l’éclatement de la cité entre zones dortoirs, zones commerciales et zones industrielles, ont conduit peu à peu l’individu à l’isolement, tout en développant des comportements de consommation  moutonnier. L’être humain est devenu un « égoïste grégaire » ( D.R. Dufour ), où seul avec lui-même, il est trop souvent en guerre contre l’autre,  induisant souffrance et mal-être avec comme conséquence  la surconsommation de médicaments et de drogues.

La démocratie partout est en crise. Les systèmes de représentation politique ont montré leur limite. Dans ce domaine  c’est le règne des réseaux occultes, des lobbies qui agissent dans l’ombre; ce sont les connivences et les copinages entre le monde politique et le monde des affaires. La corruption, l’imposture et les trahisons sont légions. Le débat politique est entièrement préempté par les journalistes, ces chiens de garde, et le citoyen ordinaire est condamné à être le spectateur d’un scénario qui n’a jamais été le sien, il ne peut que périodiquement changer le nom de quelques acteurs dans cette pièce écrite par d’autres auteurs qui ne trouvent leur inspiration que dans l’économie marchande.

Si au temps de la conquête de nouvelles terres  et de la ruée vers l’Ouest, au temps des grandes inventions,la devise des libéraux «  Les vices privés font la fortune publique » , (2)  rencontrait un certain écho,  lorsque tous les atouts ne sont détenus que par quelques mains et que  la finitude des ressources s’impose à tous,  alors « la main invisible », chère à Adam Smith ( 3 ), risque bien de nous donner un grand coup de poignard dans le dos qui  risque d’être fatal pour l’ensemble des êtres humains, pauvres ou riches.

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(2)  formule énoncée pour la première fois en 1704 par Bernard de Mandeville dans « la fable des abeilles »

(3) Adam Smith est un  philosophe et économiste écossais,qui, en 1776, dans son son œuvre « la richesse des nations » évoque la main invisible qui conduit l’homme à penser à son propre gain. Ainsi il développe  l’idée que des actions guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun peuvent contribuer à la richesse et au bien-être de tous.

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Comment sortir de cette impasse ? quand le marché ne cesse de nous hypnotiser et de nous anesthésier, en nous injectant quotidiennement, grâce à l’industrie de la publicité et de la distraction, notre dose de morphine, qui après « l’effet  flash » et l’euphorie du moment, nous plonge dans un état  léthargique.  Comment trouver les forces pour peu à peu sortir de notre cage d’écureuil où l’on s’agite sans cesse en travaillant pour acquérir des biens  et en consommant toujours plus  pour créer du travail ?

Contrairement à ce qu’il prétend, le libéralisme ne libère pas l’individu,  au contraire il l’asservi. Seuls les loups sont déchainés et sont à l’affut de leur prochaine proie dans l’immense troupeau des moutons. Nos sociétés  souffrent d’égoïsme exacerbé ou l’être humain ne cherche plus que la satisfaction de ses pulsions. Comme le développe avec beaucoup de rigueur Dany Robert Dufour dans « L’individu qui vient …après le libéralisme » ( 4 )  «  nos sociétés occidentales souffrent non pas d’un excès mais d’un manque d’individualisme. Elles manquent de cet individu qui pense et agit par lui-même ».

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(4) Dany-Robert DUFOUR  » L’individu qui vient .. après le libéralisme – Denoël- 2011

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On nous enferme dans ce terrible dilemme qui serait de choisir entre des régimes autoritaires et centralisés ou fondamentalistes et le régime libéral. N’y aurait-il pas d’alternative entre une dictature de fer et la douce dictature du marché qui nous enivre mais où « la vraie vie est absente« , comme  le sentait venir Rimbaud avec la seconde révolution industrielle?

C’est le défi des années à venir que de trouver la troisième voie où  » l’individu  altruiste »  ( D.R. Dufour ) en convivialité avec l’autre et à l’abri des prédateurs, trouvera dans la sérénité, son autonomie et sa capacité d’ initiative créatrice. Le temps presse car notre monde se dégrade et se vide de ses richesses plus vite que nous le percevons.

« Quand le dernier arbre aura été abattu – Quand la dernière rivière aura été empoisonnée – Quand le dernier poisson aura été péché – Alors on saura que l’argent ne se mange pas. ».(5)  Mais il sera trop tard.

Dans beaucoup de domaines de notre vie, il est nécessaire de changer de paradigme. Nous allons essayer d’énoncer quelques pistes.

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(5) Géronimo, né en Juin 1829 , en Arizona dans la tribu des Apaches, et d’abord nommé Go Khla Yeh (celui qui baille), mort en 1909. « Je suis né dans les prairies, là où les vents soufflent librement et où rien n’arrête la lumière du soleil. Je suis né là où il n’y a pas de barrières… »

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TRAÇONS LA VOIE  QUI LIBÈRE ENFIN L’ INDIVIDU 

Dans divers articles du blog, nous avons essayé de faire l’ébauche de cette troisième voie. Les principes qui nous ont guidé sont les suivants:

  • un Etat régulateur et protecteur est nécessaire à toute communauté humaine.
  • Tout les membres du groupe doivent pouvoir être les acteurs de la politique à mettre en œuvre. Refonder la démocratie à tous les niveaux de décision est impérieux.
  • chacun doit avoir accès à l’éducation , au soins et à la culture librement et sans considération financière. Ces services sont exclusivement du domaine public et  doivent être protégés des lois du marché.
  • L’être humain doit être libéré de l’angoisse de la misère et doit pouvoir assurer en toute circonstance la satisfaction de ses besoins élémentaires pour lui et sa famille. Le revenu de base inconditionnel et universel est une réponse. Son financement par une redistribution de la richesse accumulée démesurément est possible.
  • Jouir d’un bien plutôt que le posséder par une économie du partage, de la contribution et de l’échange, organisée localement, en favorisant l’émergence de ces » lieux intermédiaires »  chers à Christopher Lasch ( café, ateliers de réparations, banques d’échanges et de location, ateliers d’expression artistique, etc…) et des circuits courts d’achat des produits alimentaires agricoles,  où l’individu en convivialité avec l’autre échange, apprend et crée, dans ce cercle magique de » La triple obligation « Donner, recevoir, rendre » qui constitue le socle originaire de toutes les relations humaines. » (6)  et qui aussi est le fondement du bien-être et de l’émancipation de l’individu dans le groupe.

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(6 ) Le complexe d’Orphée, J.C. Michéa  Editions Climat P.84 et 85

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  • Repenser la ville, le village, le quartier, en redonnant la main à la sphère publique sur les aménagements nécessaires à l’expression de cet échange  dans la convivialité, vital à l’être humain, et en construisant des lieux où se mêlent harmonieusement vie privée,vie sociale et professionnelle tout en préservant au mieux les ressources énergétiques et les matériaux.
  • Enfin protéger l’individu des excès de l’économie de marché en interdisant la spéculation, les paradis fiscaux et en supprimant tout forme d’exemption du devoir de participer à la nécessaire solidarité envers la communauté.

Cette esquisse de la troisième voie demande à être complétée et amendée. Il faudra  ensuite trouver les moyens de la mise en œuvre.

L’Histoire a montré  qu’il est  dangereux de faire du passé table rase ou de confier les clés de notre maison commune à des leaders politiques au verbe haut. Il n’est pas non plus nécessaire de se perdre à essayer d’élaborer le programme révolutionnaire idéal  qui réponde à toutes les questions.

Avec quelques principes et valeurs partagées nous pouvons faire bouger les lignes. C’est à chacun de nous d’oser, de trouver les moyens de se faire entendre, de partager les idées, d’expérimenter et de prendre les initiatives qui s’imposent, pour nous conduire vers une société plus apaisée, respectueuse de l’individu et de la nature.

« Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde » écrivait Václav Havel quelques semaines après la chute du Mur de Berlin.

 

 

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